Nouvelle publication UBFC dans The Conversation France - COMUE Université Bourgogne Franche-Comté

Nouvelle publication UBFC dans The Conversation France

Abus sexuels, anorexie… Derrière la magie des podiums, le mal-être bien réel des mannequins

Trois pommes, le régime quotidien de Victoire Maçon-Dauxerre lorsqu’elle défilait. b1-foto/Pixabay , CC BY-SA

En 2016, l’ex-mannequin Victoire Maçon-Dauxerre publiait un récit criant de vérité et d’atrocité. Dans son livre Jamais Trop Maigre. Journal d’un Top Model (éditions Les Arènes), elle expliquait son quotidien de modèle au cours de sa fulgurante carrière dans le mannequinat. Trois pommes par jour, tel était son régime quotidien. Elle racontait, avec une sincérité faisant froid dans le dos, comment elle avait failli mourir de défiler.

Depuis la sortie de son livre, Victoire a été invitée dans plusieurs émissions, on l’a écoutée, on a pleuré, on s’est indigné. Son livre a été traduit dans plusieurs langues. Ce dernier, ainsi que ses interventions médiatiques qui ont suivi, a eu un immense impact jusqu’à la dimension juridique.

Interview de Victoire Maçon-Dauxerre à l’occasion de la publication de son livre « Jamais assez maigre » (TV5 Monde, 2016).

En effet, en 2017, deux décrets d’applications de la loi « mannequins » ont été adoptés pour lutter contre l’anorexie et la maigreur dans les défilés de mode. Tout le monde a applaudi des deux mains et d’autres pays ont suivi l’exemple français.

« Marche ou crève »

Pourtant, la maigreur et le mal-être sont toujours présents sur les podiums. Une équipe universitaire franco-britannique a récemment publié un travail de recherche auquel j’ai participé soulignant le mal-être des mannequins. On y décrit une approche qui relève davantage de celle du business du corps que du glamour des paillettes.

Comme le révèle le témoignage que nous avons recueilli de Marie* :

« Pour ce qui est de ma carrière, j’ai vécu plusieurs moments heureux, surtout quand je décrochais un boulot […]. Pour moi, le mannequinat, c’était du business, c’était avant tout gagner de l’argent. »

Ou encore celui d’Amandine :

« Le grand public considère ce travail comme très glamour, quelque chose que seules des personnes parfaites peuvent faire. Mais l’industrie elle-même est plus dure, sans cœur. »

Notre recherche met en évidence une industrie de type « marche ou crève », une industrie où les mannequins doivent résister à une pression et des rythmes infernaux. Si elles ne tiennent pas, une file d’attente avec d’autres mannequins toutes aussi jolies attendent pour les remplacer.

Damien, un agent de modèles, le souligne :

« C’est une industrie assez brutale. Les mannequins sont “jetables”, il y a un gros turnover. Ainsi, une fille pourrait avoir une saison de défilés incroyable, puis la saison suivante… personne ne veut d’elle. Pour gérer ça, vous devez absolument avoir une base très solide en termes de famille et d’amis. »

En effet, derrière la beauté des podiums se cache un univers sombre où l’objectification des corps fait loi. Marylin, mannequin, déplore cette déshumanisation :

« En séance de shooting et en défilé, les gens vont toujours parler de toi, de ta coiffure, de ton corps en face de toi mais sans te considérer, comme si tu n’étais pas là […]. Ils font des commentaires les plus étranges à propos de ton apparence ou de ton corps juste devant toi. »

Cette objectification entraîne de graves problèmes, que Victoire Maçon-Dauxerre décrit dans son livre et qui sont toujours de mise. Le spectre de ces problèmes reste large, touchant à la fois le psychique et le physique, du déficit d’estime de soi aux troubles alimentaires. Betty décrit la réalité de ces conséquences :

« J’ai beaucoup de problèmes avec ma propre estime, notamment avec la perception de mon corps. Entendre constamment des commentaires du type “tu as des grosses et belles fesses”, c’est difficile puisque moi, je me dis constamment “je veux être un bâton”. En fait, j’évalue constamment ma valeur par rapport à mon poids. Par exemple, je n’aime pas le sentiment d’être rassasiée… Cela me donne l’impression que je fais quelque chose de mal. C’est profondément psychologique. »

Betty souligne également que, pour chaque défilé, chaque photoshoot, il y a beaucoup d’appelées mais peu d’élues :

« Tous les rejets qui arrivent dans cette carrière… On essaie de s’y habituer, mais ça nous affecte forcément. »

Sans oublier l’exposition potentielle aux abus sexuels. La publication de notre article universitaire, en septembre 2021, fait ainsi sombrement écho à l’actualité. Une enquête préliminaire visant l’ancien patron européen de l’agence Elite a en effet été ouverte à ce moment-là.

Il est accusé de viols et d’agressions sexuelles par une quinzaine de mannequins.

« Traitées comme des cintres »

Fin octobre, plusieurs mannequins ont trouvé en TikTok une plate-forme pour expliquer leur quotidien. Selon les posts, sous les paillettes des défilés, sous le glamour des photoshoot, se cache un sombre univers de pression pour maigrir, de cocaïne, mais aussi d’abus sexuels. Marie, mannequin encore en activité, nous l’a confirmé :

« J’ai vécu une expérience vraiment dégoûtante. À un moment, pendant le photoshoot, tout le monde est parti, le photographe continuait de prendre des photos, j’étais sur le dos, et soudainement, il s’est retrouvé sur moi. Je n’ai pas compris ce qu’il se passait, j’ai paniqué. »

Les pistes d’une saine évolution sont pourtant à portée de main : considérer les mannequins comme des êtres humains et non « comme des cintres », comme le déplore un mannequin sur TikTok, ou encore se baser sur l’humain et non sur le vêtement. Ces étapes sont basiques mais malheureusement largement ignorées. Or, comme l’a écrit Victoire Maçon-Dauxerre dans son livre : « ce sont les vêtements qu’ils regardent, pas toi… ! ».


*Les prénoms figurant dans cet article sont des noms d’emprunt.

Aurore Bardey, Associate Professor in Marketing, Burgundy School of Business

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.